Renfrogné au-dessus de son bol de céréales, il entend ses parents rentrés d’une journée de travail intensif. Le père, avocat, spécialiste des droits de l’Homme, la mère, juge des affaires familiales, se désolent de l’existence monotone, sans but, de leur fils, le dernier né d’une fratrie qui se bat pour la justice et l’égalité. Cette dynastie aux services d’autrui met un point d’honneur à maintenir le lien fraternel qui coexiste entre chaque être humain au sein de leur lignée, mais aussi dans leur communauté d’athées de Jérusalem.
— As-tu trouvé un moyen de donner un sens à ta vie ? lui demande le patriarche, tout en dénouant le nœud de sa cravate pervenche.
— Bizarrement, ça fait écho à ce que la populace raconte sur nous, rétorque le jeune homme, la bouche pleine de son petit déjeuner du soir.
— Tiens donc ! Pourquoi prêtes-tu, encore, un, quelconque, intérêt à ces idioties religieuses et stupides ? l’interroge la matriarche, avant de se servir une tasse de thé déthéiné.
— Parce qu’elles résonnent dans mon esprit, au point que j’en fais des cauchemars ! s’énerve le benjamin de la famille. On nous prête une relation avec une secte, une utilisation d’une magie sombre qui…
— Quoi ? … définit toutes nos réussites, celle de ton frère médecin ou de ta sœur psychiatre, par exemple ? Nous travaillons tous très dure pour aider notre prochain et ce n’est ni grâce à une croyance absurde en un… dieu qui exauce nos prières ni à des sortilèges qui, je ne sais pas… Que disent-ils, déjà, chérie ?
— Soi-disant que nous les jetterons sur nos concurrents. Peu importe ! Nous avons contribué, depuis des décennies, à l’amélioration de notre pays.
— Elle a raison. Ce ne sont que des balivernes sorties de la bouche de gens incapables de se battre et de réussir à force d’acharnement au travail. Il n’y a que ça de réel. Les fainéants n’ont que le fruit de leurs « délabeurs ».
— Dis-toi, mon fils, que si c’était vrai, nous ferions en sorte que toi aussi, tu concrétises tes rêves, à condition que tu ne les rejettes pas et que tu arrêtes de ressasser ces maudits racontars mystiques. Dévoile-nous ce que tu souhaites accomplir et nous payerons tes études que tu réussiras à la seule force de tes neurones.
— Sauf que tout ceci est trop petit pour moi : avocat, médecin, pompier… Aider les autres ne se limite, certainement, pas à faire un métier dédié, qui reste rare, ici, cela dit ! Cette famille n’a jamais cru en aucune religion. Très bien. Mais elle ne cherche pas, non plus, la spiritualité et ne rend, même, pas cette chance insolente qu’elle a. À part moi, vous réussissez tous, nagez dans un bonheur opulent. Ce n’est pas possible que ce ne soit qu’à cause d’études trop chères, de privation de vie seine, de nuits blanches au profit d’apprentissage intensif.
— Et bien si, fiston, rétorque le père. Toi seul restes à ne rien faire de tes dix doigts, donc, uniquement, toi es responsable de ton quotidien morose. Nous ne serons pas là à t’héberger éternellement. Estime toi heureux de cela, contrairement à nos aïeux qui étaient plus durs avec leurs proches quand certains s’écartaient du droit chemin, comme toi.
— Maman, tu aides les familles à garder l’harmonie. Papa, tu rends la liberté des victimes dépourvues, injustement. Madame-Superficielle restaure le psychisme de ses patients, tandis que Monsieur-Parfait répare les corps de ses malades, sans parler des oncles et tantes, neveux et nièces, bref… Quand est-il de ceux qui ne peuvent pas se défendre, se battre, avoir plus de confort, faute d’argent ou de moyens quelconques ? Quand est-il des SDF, des pauvres, des orphelins, de la cause animale, de l’environnement, aussi ?
— Lorsque la volonté est absente de l’esprit, le cœur n’y est pas et le corps ne suit, encore, moins, répondit l’homme de la maison. Quant aux autres, nous n’y pouvons rien, tant qu’on ne nous le demande pas, sachant que ce n’est pas notre combat. Enfin, nous vivons sur cette planète jusqu’au moment où elle ne pourra plus subvenir à nos besoins. Si le régime ne peut rien de plus, nous non plus.
— Donc, c’est tout ! Voilà votre limite, « monsieur et madame j’aide le monde à la force de mon intellect ». On ne va pas au-delà ?
— Parce que rien n’existe ! affirme sa mère.
— Et bien, je trouve ça injuste et immoral, surtout de la part de gens qui se vantent d’être altruistes. Je vaux mieux que ça et, bien que je ne connaisse rien en religion, en magie, en spiritualité, je sens ses notions mystérieuses autour de moi, au fond de moi.
— Tu ébranles le bon fonctionnement de notre lien entre nous, avec tes bêtises. Notre famille reste soudée ainsi. L’acharnement à faire le bien et à contribuer aux rouages du système est, uniquement, dû à la sueur et au respect des règles. Nous brillons grâce aux moyens que nous nous sommes octroyés, pas en complément ou entièrement à une entité mystique qui distribue, aléatoirement, les cartes de don ou de chance, puis qui choisit, donc, qui réussi ou qui sera malheureux, qui le mérite ou non. Ce n’est pas, comme cela, que ça fonctionne, sinon les méchants seront meurtris et punis pour leurs méfaits et les gentils…
— Ça va, ‘man… Peu importe pourquoi ou grâce à quoi nous avons de la chance. Je veux la rendre en aidant, réellement, les gens et en tentant de comprendre ce que vous refusez, assidument, mais qui essaye de se frayer un chemin dans mon âme et mon esprit. La science et la logique n’expliquent pas tout et c’est, précisément, ce que je veux étudier. Je trouverai le bon chemin qui est le mien.
— Tu désires te convertir vers… la… prêtrise ? Vers l’Eglise ? Tu oses défier tout ce dont nous croyons depuis l’aube de notre dynastie ? affronte la mère, stupéfaite, manquant de renverser sa boisson.
— Justement ! Vous n’accordez aucun crédit en quoi que ce soit, seulement qu’à vous-même ; vous vous surestimez, parce que vous… vous êtes imbus de vous-même, tous autant que vous êtes ! s’insurge le jeune homme, en se levant, brutalement, de table. Vous n’acceptez, même pas, les croyances des autres, en leur laissant, au moins, le bénéfice du doute et c’est, peut-être, pour ça, qu’on nous traite de sorciers adeptes à une secte maléfique. Moi je ne veux pas être, comme vous, corrompu par l’étroitesse de mon esprit, l’hypocrisie de mon cœur et la sournoiserie de mon âme, que vous y croyez ou non ! ponctue-t-il en claquant la porte derrière lui, la minute d’après.
Le déclin de la journée s’abat sur le bitume, déjà, rafraîchi par la saison automnale. Il jette un regard dégoûté sur la Berline de ses parents, avant de dépasser le rond point du domaine. Enfin, il franchit la grille et s’enfonce dans le brouillard, serpentant un dédale d’arbres qui cachent, ce qui trotte, un peu plus, chaque nuit, dans ses mauvais rêves, une grande demeure luxueuse qui abrite, probablement, un secret. En réalité, les apparences trompent les sceptiques, mais rien ne semble dû au hasard.
Il marche durant très longtemps, sans but ni destination vers l’est, en se noyant dans ses réflexions intensives, renforcées par des cauchemars réalistes et souvent traumatisants. Parmi les fragments rêvés de la nuit précédente, qui lui revient à l’esprit, il entrevoit des réponses à ce qu’il peut devenir, à son rôle dans sa vie imparfaite, que sa famille renie.
Son inconscient profite d’un moment d’accalmie pour convaincre sa conscience d’une existence théologique, tandis que cette dernière se débat et se montre, fermement, persuadée de la pleine maîtrise réelle des dons de sa famille. Lorsque le brun encapuchonné craque, lourdement, une branche d’olivier, il traverse une ligne invisible, à la seconde, même, où ses pensées ne l’assaillent plus, perdu dans les limbes de ses multiples interrogations. Il veut comprendre, trouver des réponses. Mais comment faire sans coordonnée ni indices ?
Soudain, les arbres se métamorphosent, rajeunissent et se rapprochent, comme des gardent prêt à en découdre, autour d’un seul aux senteurs méditerranéennes. Devant le vagabond, un petit fruit vert tombe à ses pieds. Il suit sa roulade, des yeux, jusqu’à un arbre majestueux, chatouillant un ciel multicolore avec ses trois branches principales. Derrière lui, des coupoles de feuillages vrombissent et laissent échapper, comme des étincelles dorées. Les autres géants de bois semblent lui murmurer des chuchotements enchanteurs. L’aspect aride de l’endroit se retrouve parsemé de touffes d’herbes qui grandissent, de-ci, de-là. Les nuances naturelles se renforcent par un temps ensoleillé. Le mortel s’extasie devant l’ampleur du paysage paradisiaque, aussi terrestre que fascinant. Il pose ses yeux sur le végétal qui protège un patriarche nouveau-né, agité, confiné dans un berceau, près de ses racines. Puis, derrière une lumière éblouissante, trois silhouettes masculines se distinguent, entre les arbres, à mesure qu’ils avancent, trois figures de l’autorité liturgique. Il reconnaît, d’abord, la couronne d’épines, suivi par le turban imposant, enfin le long bâton. Quand l’illumination divine s’amenuise, chacun leur tour prennent la parole dans leur langue natale. Ils expliquent au novice, comment chacun ont marqué leur histoire, pour preuve des fragments du destin, reliés par un fil conducteur entre eux. Pour conclure, le crucifié lui révèle la raison pour laquelle les trois prophètes monothéistes, néanmoins, rapprochés par une mission commune, marchent vers le supposé athée. Jésus lui explique, alors, qu’une espèce d’hérétique viendra, ci tôt, tour à tour, effacer leur religion respective, de l’histoire des Hommes, à commencer par la sienne. De ce fait, parce qu’il aperçoit une sorte de spiritualité questionnée, mais que le jeune adulte ne voit pas, elle s’impose à lui par ses doutes, ses pensées et sa volonté profonds d’exister pour les autres, presque ésotériquement. Il concidère que ces notions représentent le vrai sens de l’altruisme et de l’amour. Sa famille semble bénie par la grâce, en raison de leur succès qu’elle croit érigé par l’unique force du travail et de leur principe de l’équité, du don et de la juste punition, sans perversion, dans leurs missions. La superficialité de leur intelligence et de leur dévouement demeure la condition de la révolte du novice. La félicité réside dans sa famille pour élever un sauveur qui doit accomplir des sacrifices au service du bien contre le mal. « Tu es destiné à un plus grand dessein, parce que tu remets en question tout ce qui existe, vraiment ou supposément : la miséricorde, la magie ou la spiritualité… Ce sera un renouveau des fondements de nos religions », conclut le Messie de Nazareth, en arraméen. En effet, il ne les rejette pas, sans pour autant les accepter, pleinement, sans les comprendre. À cela, armé de sa curiosité et de son impartialité, il détient la capacité de remettre de l’ordre dans le chaos du temps, de rétablir la justice de la foi et d’en refaire don aux Hommes qui ne s’en souviendront plus.
— Libre à toi de croire ou non, à l’issue de tes voyages, rajoute Moïse.
— Mais ne prive pas tes semblables de leurs convictions, sous prétexte que tu ne les comprends pas, poursuit Mahomet.
— Allez dire ça à ma famille.
— C’est pour cela que tu foules cette Terre et que tu es présent avec nous, ponctue Jésus. Tu pourras leur prouver ce que tu finiras par appréhender en présence des échos tant recherchées. Elles te répondront, d’abord, concernant la bonne fortune de tes ascendants, puis de ce que te dicte ton cœur, en corrélation avec ton esprit et ton âme.
Déboussolé par toutes ces révélations, surtout, par la présence de divinités religieuses qu’il hésitait à croire en leur existence, il pense rêver. Le crucifié déloge sa couronne de son crâne et la lui tend. Ensanglanté, cela ne le rebute, curieusement, pas de l’accepter, simplement. Au toucher de ses doigts, les joncs fusionnent en une seule branche, tandis que les épines s’enroulent autour de l’unique bâtonnet. La baguette de la Passion est née et « t’aidera à accomplir ton destin, au non de la foi ». Manipulation ou vérité, quoi qu’il en soit, c’est l’heure, d’enfin, appartenir à l’histoire et à trouver le sens de sa propre existence. S’il peut soutenir son prochain, puis de clouer le bec à sa famille d’hypocrites, c’est un plus non négligeable, se notifie-t-il.
— Commence par approcher la relique insolite, Voyageur. Sauve le Christianisme, les religions d’Abraham, achève le Messie, derrière le cri du bambin qu’il montre, avant de le pousser hors du temps et de l’espace.
Il atterrit devant une maison, d’apparence, luxueuse, imposante, presque oppressante, sur laquelle circulent des lanières de lierre mousseux, contribuant au délabrement, réel, de la demeure. Le clair de lune qui traverse les nuages menaçants rend l’atmosphère effrayante. Aucune étoile ne brille, alors que l’ombre de l’habitat s’étend jusque derrière l’encapuchonné. Quelle mission peut-elle bien se cacher ici ? Qu’entend-il par-delà les hectares mal entretenus ?
Depuis l’aube, les quatre cents pas dans cette presque ruine construite, des siècles, auparavant, l’homme vit sa journée, tourmenté de ne pas trouver un moyen de changer leur vie syrienne. Les fêtes de fin d’années achevées, l’ainé tant désiré remet en cause ses croyances, si bien qu’il rejette la réalisation des prières, la véracité qu’il existe un créateur envers lequel on prête foi… Né en période de Noël, il prend une décision murie de sa révolte puérile, de plus en plus, grandissante, pour améliorer leur situation inconfortable. Cette tradition, ses parents la respectent, scrupuleusement, pour suivre les pas du Seigneur, bien qu’ils en reconnaissent la praticité de cette fête païenne au solstice d’hiver. L’enfant miracle, devenu adulte, persuadé d’un passé riche, refuse de voir ses semblables, moins croyants, moins disciplinés et malfamés, profiter de bienfaits mieux que sa famille, leurs souhaits réalisés, sans exception. Ses ruminations l’amènent dans un grenier qu’il lui est interdit ; trop dangereux. Il repense au comportement des mécréants qui rejettent leurs responsabilités sur leur religion, vivant dans l’abondance, tandis que lui boit de la soupe au pain rassis, tous les deux soirs. Il revoit les manteaux de fourrure sur les dames, les chapeaux haut-de-forme sur les messieurs, alors que ses parents marchent les pieds nus dans leurs souliers troués pour trouver un travail qui rapporte mieux. La main sur le bouton de porte en bois moisi, il se demande pourquoi certains se retrouvent dépourvus de ce qu’ils méritent, en échange de leur ferveur en la foi. Cela le mettait dans une terrible colère, pendant que d’autres ne respectent, même, pas les idéaux de gens nés avec une cuillère en or dans la bouche. Lorsque l’homme actionne le mécanisme, le froid hivernal lui pique, violement, le visage. « Pourquoi donnaient-ils tout leur amour en quelque chose de non palpable, qu’ils respectent une tradition ancestrale pour l’Idolâtrer, si c’est pour souffrir ? », se répète-t-il, en observant le trou dans le toit qui laisse échapper de la neige tapissant le sol, juste en dessous. En revanche, la saison estivale, la maison se transforme en désert cuisant. En envisageant les environs, il remarque un tas de bricoles, dont il ne connait pas la moitié de leur usage, d’anciens objets, plus ou moins, fragiles, qui prennent la poussière et se dégradent, à mesure d’un bon vieux temps. Le plancher craque sous ses pas légers, telle une plume, tandis que son ventre grogne à cause d’une faim persistante.
Sa mère lui racontait les histoires de descendants marchands qui traversaient tous les mers et les océans, pour amasser, énormément, de trésors sentimentaux, donc, inestimables, mais sans réelle valeur financière. Plus tard, l’un d’entre eux fit fortune dans le commerce, devint un supposé Emir respecté de la Syrie, mais souvent craint, vers son trépas. Puis il perdit toute sa richesse à cause de jeux de hasard interdits, de paris risqués illicites et de mauvais placements aléatoires. Dans la faillite, seule cette demeure acquise, durement, resta en sa possession, jusqu’à aujourd’hui. Un nuage blanc s’éloigne pour laisser le clair de lune se déposer, furtivement, sur une caisse en bois rongé par les termites. Son intuition guide l’affligé vers elle, comme un appel assourdissant, un vœu sur le point de se réaliser, caché à l’intérieur. Il découvre un carnet relié de cuir verni, dans lequel renferme le secret de ce trésor. « J’ai tout perdu ! Mais il me reste ce mythe que le Cheikh vient de me raconter. J’irais le chercher cette nuit et s’il existe, mais que je n’apparais plus aux soirées mondaines, c’est que la faucheuse m’aura puni pour mes péchés. Hors de question que je me sépare de mes biens et de ma maison. Ils ne m’auront pas ! », lit-il, avant de tourner des pages vieillies, sans autres écritures. Au fond de la boite, l’homme découvre l’objet de cette légende qui remonte à la nuit des temps, quand les miracles existaient, mais qui narre une sombre histoire de magie et de sacrifice du sang. Il ne le sait pas, encore, mais il l’apprendra à ses dépens. En le tenant, presque, religieusement, l’incrédule pense, alors, que cela les aiderait à retrouver une vie meilleure, jadis vécue. Personne ne voulait de cette épave mal entretenue, sur le point de s’écrouler, à cause de son physique diminué, plutôt que des contes perdus dans les méandres des souvenirs.
— Soit ! murmure-t-il. Je m’occuperais de ses anciens prêcheurs qui ont osé répandre de fausses paroles, abrutissant les êtres crédules, comme mes parents et moi. Ensuite, je viendrais pour Lui.
Lorsqu’il prononce ces dernières paroles, l’outil semble l’entendre, puis s’éveille et s’éclaire avant de déverrouiller un système bruyant, mais en état de marche. À ce moment précis, le jeune homme reprend espoir, comprenant qu’il renferme, sûrement, un pouvoir que ses ascendants n’utilisaient plus pour s’enrichir.
— Ce maudit Emir a relevé le niveau, puis la perdu. À cause de cet imbécile inculte des vertus qu’il contient, les suivants vivent que de leurs durs labeurs, sans succès ! s’énerve-t-il.
Quand il retourne cette fusion distincte de deux machines réinventées, il aperçoit une inscription dorée, dans une langue sémitique qu’il reconnait, parlée par les plus fervents croyants en Jésus, qu’il tente de lire à voix haute :
— Déverse la vie rouge hors de son abri charnelle, par la grâce des témoins de l’univers. Manipule, ainsi, le temps et l’espace au profit de ton existence.
Cependant, rien ne se passe, aucun rouage ne tourne et l’aide à comprendre le fonctionnement de cet engin. Pourtant, l’araméen se lit, clairement. Alors, il dévale les escaliers en sautant plusieurs marches, puis emporte la machine jusqu’à dehors, couvert d’une veste usée et délavée.
Par l’arrière, il parcourt plusieurs mètres, loin de la maison, attend que la lune lui offre un rayon immaculé, à peine voilé, avant de relire, de droite à gauche, d’un ton fort et articulé, la gravure. Soudain, les derniers mots prononcés, l’engin se déploie, révélant un dispositif de plusieurs cercles de taille différente, réuni en leur centre percé, d’où lequel l’on observe l’étoile Polaire, comme indiqué. Le plus large disque montre les douze mois de l’année. Le suivant laisse apparaître les sept jours de la semaine. Les deux prochains divulguent les quatre-vingt-seize quarts d’heure en deux fois. Le tout se rejoint par une alidade, avec un système de visée précis, puis d’un volvelle lunaire. Une petite carte explique, facilement, son fonctionnement, tandis que l’homme ne s’étonne plus de sa taille imposante, compte tenu de la rigueur des indications. Paradoxalement aux annotations, l’utilisation reste complexe, mais bien pensée pour le lire la nuit.
Patient et persévérant, il réitère les essais, jusqu’à ce qu’un autre système, plus petit, se découvre, qui ressemble à une triple bague, dont celui du milieu est percé et pivote autour de son axe. À l’extérieur du premier et du troisième anneau sont inscrits, respectivement, les mois, les jours et même les saisons. À l’intérieur, précise les heures, sur une journée, ainsi que les phases de l’astre chaud.
En observant toute la mécanique, attentivement, avec sa lampe, il comprend que ses deux cadrans lunaire et solaire restent complémentaires. Il lit, scrupuleusement, les indications et comprend, non sans stupéfaction, que le sang active la magie de l’objet en laiton. Reste à savoir ce que le pouvoir permet d’accomplir. Il commence par placer chaque morceau sur les données relatives à cette nuit, puis celles souhaitées. Enfin, il se mord l’index jusqu’au sang, dont quelques gouttes se déposent sur la machine. Un crépitement s’entend, comme si l’hémoglobine bouillonne, fusionnant, ainsi, avec l’alliage qui brille, dorénavant. La lumière, de plus en plus, intense, distorde l’espace autour de l’homme, avant de l’englober. Durant ce processus, il hurle de terreur, se demandant ce qu’il se passe. Enfin, devant lui, une altération du temps se métamorphose et exhibe un endroit, vraiment, différent, aride et antique. Avec beaucoup d’appréhension, il teste la matière avec sa main qui ne souffre d’aucune blessure.
— Alors c’est un dispositif qui permet de voyager dans le passé, même le futur ! comprend-il. D’abord la vengeance, puis la fortune ! Ne vous inquiétez pas, papa et maman. Je vous rendrais la vie que vous méritez.
L’encapuchonné court vers la source du hurlement, lorsqu’il aperçoit un homme sur le point de traverser un portail magique. Sans plus de réflexion, il le suit, sans comprendre pourquoi, à l’arrivée, il se retrouve très éloigné du premier, tandis qu’il l’emboitait, presque le pas avant de passer la porte mystique.
Devant eux, un panorama se dévoile, majoritairement, désertique, avec seules, quelques auberges, des pâturages et une route commerciale sur laquelle deux caravanes roulent, tranquillement. La nuit semble paisible, claire et lumineuse, à tel point qu’une étoile brille plus que les autres, éclipsant, presque, la lune témoin d’arrivée de deux étrangers du futur. Le premier reprend son chemin, observant les alentours, comme s’il redoute une agression des villageois. Ces derniers parlent, encore, de ce phénomène mystérieux dans le ciel, cette clarté magique qui annonce, assurément, un miracle. L’homme, descendant d’un Emir, connait très bien les Evangiles. Il arrive, alors, à situer le temps dans sa traversée, puisqu’il le sélectionnait, juste avant, reconnaissant, tout de suite, l’étoile de Bethléem, celle de Noël, qui prédit la venue d’un Messie. L’encapuchonné qui le talonne d’assez près comprend, également, l’époque dans laquelle ils se situent, tous les deux. Quand il redoute la marche à suivre de son « compagnon », relatif à la mission de Jésus, le premier franchit le seuil d’une auberge, afin de se réchauffer et de demander son chemin. Non loin de là, caché dans la pénombre, près de l’étable, celui que le Christ choisit, attend, patiemment, la suite des évènements, la main sur sa baguette de la Passion.
— Bien la bonne nuit, Monsieur. D’où venez-vous, comme cela ? questionne l’aubergiste qui essuie un gobelet.
— Dite-moi, quels sont ses murmures à propos de cette étoile ? l’interroge-t-il, afin de s’assurer de ses intuitions.
— Vous êtes un de ses illuminés d’astronome ?
— Si vous le dites, réplique le renfrogné.
— On raconte que, non loin de la vallée, sournoisement, nait un enfant prodige. Apparemment, la luciole du ciel annonce un événement important, un… sauveur. Mais ne crois pas tous ces cancans de bonnes femmes, lui répond-il en balayant les airs d’un revers de main.
— Depuis quand surplombe-t-elle le village dans le ciel ?
— Quand sais-je, inconnu, plus d’une semaine, assurément ! Il est dit que des sages d’Orient lui ont rendu visite.
— Où se trouve cette naissance miraculeuse ? insiste-t-il, en tapant du poing.
— La colère ne t’aidera pas à retrouver ton chemin. Peut-être que ce que tu cherches est mort, par ordre du roi juif Hérode le Grand.
— Dommage qu’il n’ait pas réussi, chuchote-t-il.
— Que dis-tu, étranger ?
— Révèle-moi la grotte sainte, aubergiste.
— Bien trop d’attroupements ont eu lieu, là-bas. Cette ferveur les a rendus fous. Ils n’y sont, sûrement, plus. Mais continue le long de la route. Au loin, tu l’apercevras, abris de bœufs et d’ânes. Ton chemin sera long. Devrais-tu, peut-être, prendre du repos chez moi.
Sur ces mots, il poursuit sa quête pour trouver ce nourrisson, prêcheur de mauvaises paroles chrétiennes auxquelles sa famille devenue pauvre croit, fortement.
— Je ne sais guère ce que tu cherches, exactement. Bien que je n’aie été témoin qu’une multitude d’anges est apparu pour annoncer la nouvelle, je te conseille, tout de même, de ne pas menacer, insiste l’aubergiste sur ce moment…, cette famille et le bambin. Respecte la dignité et le miracle de la naissance, jeune étranger.
— « Menacer », hein…, répète-t-il, avant de s’évanouir dans la nuit, uniquement, parsemée d’étoiles insignifiantes autour de celle bienfaitrice. J’accomplirais ce que ce bouffon de roi n’a su assouvir, sans omniscience, dans sa dictature paranoïaque, ponctue-t-il, le pas pressant.
Il se souvient, alors, que ses personnages bibliques, suivaient cette étoile brillante, afin de trouver l’enfant miracle. Il l’observe, la juge, la condamne au fond de son cœur, comme si tous ses maux lui appartiennent, depuis l’aube de notre ère.
Il sort son engin mécanique de sa besace et regarde à travers le trou, actionne le dispositif, mais doute du bon fonctionnement de celui-ci. La puissance restait telle, que l’objet se détraque après son second voyage, avant l’arrivée des Mages. L’astronomie moderne explique mieux le déplacement des étoiles dans les ténèbres du ciel. Celle-ci, fantaisiste, bien qu’il la voit, réellement, en cet instant, n’accepte, potentiellement, pas la loi universelle. Rien ne lui fera changer d’avis. Néanmoins, sans autres options possibles, il copie le voyage des Mages qui suivaient l’astre devant eux…, sans deviner, encore, qu’un « fantôme » le suit d’assez près. L’encapuchonné l’emboite à bonne distance, espérant l’empêcher de commettre l’irréparable. L’effet de l’immaculée luciole noctambule sur lui éveille un sentiment de complaisance divine. Ce qu’il vit, là, existait, avant notre ère, c’est à dire, dans le présent, maintenant. Les réponses semblent se dévoiler dans son esprit. Le monde moderne réside dans la superficialité, abrite, humblement, encore, les miracles de tous les jours, ainsi que la spiritualité véritable, mais, tellement, inondé d’immondices et de blasphèmes. Or, cette nuit, tout demeure limpide, sans fioritures ni parasites.
Des heures durant, le froid les assaille jusqu’aux os, avec, pour unique compagnon de voyage, l’espoir : pour l’un, maintenir l’ordre et pour l’autre, déverser son chaos. Quand ils y réfléchissent, ils comprennent la relation du Paradis et des Enfers où, respectivement, résident le bonheur et le malheur méritants, à travers leurs paroles et leurs actes. Cependant, le vengeur de son propre avenir désastreux n’accepte pas la sentence. La vérité s’étouffe dans son cœur qui révèle la nonchalance d’une ascendance tyrannique et fainéante, accablant les autres ou la divinité de leur pauvre destinée.
Le jour pointe ses premières lueurs de l’aube ensoleillée, alors qu’il décide de se reposer, secrètement, dans une étable, au milieu des animaux sur le point de paitre dans les champs. En revanche, l’encapuchonné laisse exprimer son esprit réfléchi qui se persuade que chacun reste libre de penser et de croire en ce qui demeure le meilleur pour eux et pour les autres. De fait, le Seigneur existe, donc, Dieu aussi ; le libre arbitre dicte le chemin de sa propre fatalité. Est-ce l’adversité de cette aventure à travers le temps et l’espace ? Doit-il la laisser s’accomplir ? Plusieurs minutes de réflexion lui conduit à répondre par la négative à ces questions, puisqu’il ne pourrait pas tenter de la contrer. Pour autant, cela veut dire qu’il se fait justice sois-même, sous ordre d’une entité coiffé d’épines. Il sort la baguette de la Passion qui lui était confiée et l’admire avec tout le respect auquel elle a droit. Tandis que le Mal, selon lui, prend une avance considérable sur l’encapuchonné, au point de disparaître de son champ de vision, ce dernier pointe la tige végétale face à l’étoile, toujours apparente, qui surplombe, plus étincelante que jamais, Bethléem.
— Si Jésus de Nazareth, accepta son sort pour laver, de tous les péchés, les êtres humains, la vérité, il l’avait dite. Elle se révéla dans son sacrifice, son amour pour autrui, placé en lui par Dieu le père, enfanté par la Sainte Marie et annoncé par l’ange spirituel. L’esprit, c’est lui, sa naissance divine, sa vie éphémère et sa mort sacrificielle.
Il respire, profondément, à trois reprises, avant de fouler, à nouveau, son chemin, la foi au ventre, là où se développent tous les sentiments puissants. Pour une fois de son existence, avec la conviction qui grandit en lui, il signe du nord au sud et de l’ouest à l’est. Pendant l’acte, il prononce, à voix haute, la trinité, tout en comprenant qu’elle peut représenter autre chose : la nativité, le baptême et la passion. Elle peut, également, désigner le patriarche terrestre, qui obéit à l’ange de prendre Marie sous son aile, celle qui donne naissance au sauveur, lui-même qui, durant, trente ans, parfait son enseignement, avant d’accomplir son destin, trois ans plus tard. En outre, cela devient une métaphore de Bethléem (où il s’éveille, qu’on l’honore et qu’il fuit dans les bras de sa Mère), de Nazareth (origine de ses parents, d’où ils s’en vont pour le miracle… et où Jésus grandit, plus tard) et de Golgotha (où il accomplit sa passion, meurt crucifier et ressuscite). Jusqu’à présent, il n’y pensait jamais, mais tout ce qu’il entreprenait, ses supposés TIC et TOC, souvent en multiple de trois, prenaient, un nouveau tournent. Tous ses détails bibliques de Jésus représentent un pan magistral de sa vie, à travers l’humanité qui y croit et peut, donc, l’interpréter dans tous les sens, comme elle le ressent en son for intérieur. L’encapuchonné pense, alors, que la vérité ne semble rien d’autre que le bien profond que l’on dit et que l’on commet, non pas dans l’espoir d’obtenir sa place au Paradis, mais sincèrement. Cela nous rend meilleure, ici-bas, tout en reconnaissant n’importe qui, comme son égal. Vivons, tel que nous le souhaitons, mais rendons grâce à nos possessions, aussi insignifiantes, soient-elles, par gratitude et bonté, remplie d’amour pour soi-même et pour autrui, quel qu’il soit. Cela resonne, justement, en lui. En définitive, poursuivre le Menaceur, comme il l’appelle, dorénavant, pour éviter un désastre historique, semble justifier. Lorsqu’il comprend ce qu’il doit advenir de lui, il parcourt le plus de chemin possible, jusqu’au soir venu où, sans qu’il en prenne conscience, il arrive à la maisonnée de la providence.
Ce qu’il ne devine pas c’est l’avance, par sabot, de son ennemi historique, qui espérait rencontrer les Sages au détour d’un recoin sombre et mortel… En effet, le Menaceur avait trouvé un âne bien bâti qui lui permettait de recouvrir son retard, par rapport a son concurrent. Lorsque l’animal fatigué, mais courageux, se couche contre le flan d’un bœuf au cou noué de son labeur diurne, l’étoile magique scintille de ses derniers mystères joyeux, en la présence de trois bons hommes sur le point d’arriver à l’étable. Le présent avant l’ère, rejoint, enfin, le passé de leur venue.
Provenant de Perse, de Mésopotamie et de Babylone, ces représentations des trois âges de la vie délestent leur cheval et posent leurs pieds sur le sol béni. Le Menaceur ne voit pas leur venue de si bon œil, puisqu’ils perdent leur temps à honorer un simple boudin de chaire, quand le Menaceur, lui-même, peut rectifier son propre destin. Il trouve un cailloux, assez, tranchant, se déplace, furtivement, derrière les bons hommes et tentent une attaque désordonnée. Cependant, quelque chose d’étrange l’en empêche, comme un fouet qui attrape sa main, de justesse. Déboussolé, la chance de retourner son destin en sa faveur lui échappe. En effet, les Rois Mages guidés par une étoile qui éclaire tout le monde sans exception, leur dévoilant, toujours, un chemin à suivre, même dans l’obscurité, franchissent le seuil de l’abri. Sans attendre un signe ou un mot, celui à la longue barbe grise, le plus jeune glabre du visage et le dernier à moustache et au bouc brun entre les deux, s’approchent de l’enfant qui dort dans une mangeoire fourrée, puis admirent le Christ-Dieu, avec amour.
— Christus Mansionem Benedicat1, expriment Gaspard, Melchior et Balthazar, en chœur, reconnaissant Jésus, comme le Messie.
La colère tiraille les entrailles du Menaceur qui ne trouve aucune excuse de son raté. Il actionne, alors, le mécanisme de sa machine enfin rechargé, afin d’avancer l’histoire, au moment où ses Mages d’Orient préviennent Hérode Le Grand de la venue du roi des Juifs et du lieu de la Nativité. L’encapuchonné, lui, se laisse égarer par la clarté des Sages annonciateurs de l’avènement, lorsqu’au loin, il s’aperçoit d’une seconde distorsion du temps et de l’espace. Cette fois-ci, il n’arrive pas à temps, avant que le portail ne se referme. Durant sa réflexion à la destination de son ennemi, les Rois mages offrent, au nouveau-né, sauveur de la population planétaire, un présent de leur pays. Le premier sanctifie la divinité de Dieu et de son enfant avec de l’encens, tandis que l’homme moderne se souvient de son objectif : maintenir le Christianisme. Le deuxième accepte la royauté du Fils sur Terre avec de l’or, alors que le sauveur du XXIe siècle sait, maintenant, qu’il doit empêcher sa destruction par le Menaceur. Le troisième glorifie la mortalité du Saint qui deviendra, lui-même, esprit, avec de la myrrhe, pendant que l’ennemi n’a d’autre choix que de tuer l’enfant, ce qui rappelle, alors, à l’être humain du futur, le Massacre Des Innocents. Il doit…
— En cette nuit si glorieuse, voilà un quatrième voyageur qui s’avance pour célébrer le Christ ! annonce l’un des Sages, en direction de l’encapuchonné.
— Non, enfin… oui, mais ma mission est de…
— Montre-nous ton visage amical, afin que l’on puisse reconnaître les traits de l’amour de notre sauveur, invite un autre.
— Un acte monstrueux contre Lui, annonce-t-il aux parents, en révélant son minois innocent.
— De quoi parles-tu, jeune homme ? demande le dernier.
— Je ne sais pas, encore, si toute cette histoire est réelle, mais tuer des enfants pour garder le pouvoir est mal. N’allez pas à Jérusalem à la rencontre du Roi si vous voulez préserver le plan de… Dieu, hésite-t-il à dire, tandis qu’il semble, toujours, incrédule, à la religion.
Les Mages, perplexes par cette prophétie ténébreuse, se consultent entre eux pour agir au mieux, tandis que la mère et le beau-père restent fiers et confiants quant à l’adversité des Hommes, particulièrement, au petit Jésus.
— Néanmoins, l’étoile de Bethléem brille, encore, Voyageur. Cela signifie que la grâce de Dieu est intacte.
— Fuyez, dès à présent, vers l’Egypte, lui ordonne-t-il, presque, à la famille.
Le Voyageur, ainsi nommé, dorénavant, se met en marche pour la capitale de la Palestine, à dos de l’un des trois chevaux, un puissant étalon, le seul qui demeure en forme, malgré le long chemin éternel parcouru depuis leur pays.
Est-ce le Céleste qui s’abat sur lui, une charge pesante qui oppresse ses épaules ou une ferveur naissante, sans qu’il s’en rende compte, une mission codée dans son ADN, qui l’empêche de ressentir la peur au ventre ? Sans réfléchir, aucun remord au bord du cœur, son esprit se fixe l’objectif d’interdire au Menaceur de changer le cours de l’histoire, pour son bon plaisir. L’âme du Voyageur se berce de musique enchanteresse, comme une muse divine, qui étire les nuages récalcitrants de l’hiver, pour dévoiler, ainsi, la marche à suivre du plan de Dieu. Lui-même peut-il se retrouver dérouté par les contretemps mortels ou est-ce, précisément, ce qu’il prévoit depuis le début, une sorte d’épreuve qui travers les siècles, simultanément ? Sa voie demeure impénétrable, tandis que la ritournelle entre le soleil et la lune se poursuit plusieurs fois, alternant une voûte étoilée et un vaste champ d’or, en pleine saison hivernale.
Combien de temps s’écoule depuis sa chevauchée au pas de l’étable du Messie ? Il ne le sait guère, mais voilà la ville nommé en l’honore de Jules César, Césaré, qui se précise aux yeux fatigués du Voyageur. Il demande le jour, puis le siège du roi, avant de se précipiter à lui. Son esprit embrumé par des visions, probablement, liées à la panique, à une trop grosse pression démesurée, à la hauteur de plus de deux mille ans de culture, il se jette tout droit dans la gueule du tigre.
Cependant, une résistance subconsciente le stoppe, là, comme si le littoral méditerranéen se soulève pour l’empêcher de commettre une erreur. Ce mur s’érige, soudainement, devant lui, semblable à une vague rafraichissante qui balaye la poussière de folie, avec ses eaux d’espoir que le monde romain étouffe contre la frontière orientale. Il se cache dans les recoins du vassal romain et surprend le Menaceur chuchoter à l’oreille de celui qui prenait son pouvoir en Galilée, tel un renard sournois. Quelques minutes plus tard, les trois hommes d’Orient débarquent…, constatant la réalisation de la prophétie qui semble se dérouler sous leurs yeux méfiants. Le temps qui passe reste mystérieux, embrumé dans un vrai rêve, si bien que le Voyageur en demeure essoufflé. Il se demande, comment ils pouvaient arriver au pareil moment que lui, de plus, pile quand le Menaceur écrit l’ébauche d’un événement que même le diable, autrefois de bonté, trouverait atroce dans ses pires actes effroyables. Par cette réflexion, son visage se froisse, doutant que cela puisse rester vrai. Pour déchoir de son perchoir, il faut commettre le pire des péchés ; plus rien n’empêche, alors, de repousser les limites du mal. Quoi qu’il en soit, le roi des Juifs se met en colère et ordonne trois armées, dont deux qui agiront, en même temps. La troisième se tiendrait prête à abattre ses atrocités à Bethléem, si les deux premières ne trouveraient pas, ce qu’Hérode considère, en cet instant, comme son rival, encore emmailloté dans un lange. En effet, le Menaceur, les Evangiles en tête, offre de l’avance sur les ordres du Roi en lui assignant d’envoyer ses soldats sur les chemins des Pharaons, au cas où… « Un enfant né en Judée prendra votre siège. En direction de l’Egypte pour échapper à votre vengeance, anticipez sur la fatalité. »
— Il n’y aura pas de fatalité, sauf pour ce morveux. Dupé par mes propres Mages, tels que vous trois ! s’insurge Hérode en direction de Gaspard, Melchior et Balthazar.
Ces derniers, ne comprenant pas de quoi il parle, se coupent la parole pour dissiper le malentendu, en vain.
— Si mes armées ne trouvent pas le voleur d’empire, qu’elle fasse périr tous les enfants de deux ans et au-dessous, qui résident à Bethléem et dans tout mon territoire.
Changé, améliorer, anticipé, rien ne semble empêcher le destin de s’accomplir. Décontenancé, hors du présent, le Voyageur marche dans les rues de Jérusalem, perdant confiance en ce qu’il doit réaliser. De ce fait, peut-être que Jésus restera en vie, en dépits de tous ses innocents qui succomberont à un massacre répugnant. Pourquoi l’Eternel laisserait-Il, encore une fois, s’accomplir ce qui avait été annoncé ? Est-ce pour une dévotion complaisante durant des siècles à venir ou parce que le bien et le mal sont plus nuancés que cela ?
Effrondré contre un roché, en retrait de la ville, lorsqu’il tente de trouver un sens au déroulement parallèle à la véritable histoire, il s’assoupit, soudainement. Derrière de flammes étouffantes s’entendent des cris, des lamentations, des larmes amères, les victimes affublées de coups d’épée, de sang qui coule et d’inconsolables mères qui se le refuse, puisque leurs enfants ne demeurent plus. Les images effroyables deviennent floues, lorsqu’entre les nuages qui les dissipent, une lueur tente de se frayer un chemin vers lui, d’où apparaît un être éthéré.
— Ne crains point l’adversité, voyageur du temps. La voie du Seigneur Père est impénétrable. Tout s’accomplira selon Son plan. La lumière de son Fils nait dans l’ombre de l’Homme, pour devenir amour. Puis ce sentiment ressuscitera plus fort dans leur cœur, dans le tient, durant des siècles après lui et le Saint-Esprit, lui révèle-t-il, les mains jointes, baigné dans une immaculée clarté apaisante. Garde ta miséricorde, ton humilité et répands la vérité sur le seul vrai Dieu.
Lorsque la lumière devient aveuglante et le submerge, tel un voile drapé sur son corps frêle, il se réveille, le dos endolori, sur un sol rocailleux, d’où il peut entendre des voix sincères et de l’eau qui ruissèle. Comment arriva-t-il là ? Quel but se cache-t-il dans ce nouveau voyage ? En se relevant, il remarque que la baguette de la Passion gît en dehors de sa cape à capuche, la pointe, toujours, brillante.
Tandis qu’il foule l’herbe qui le sépare de ce qui semble une rivière qui peut le désaltérer, il entend un désaccord calme, cependant, ferme.
— Mais, c’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi… ! proclame une voix masculine, jeune et pleine de sûreté.
— … et en me sacrifiant pour toi, ajoute le plus âgé, plusieurs secondes de réflexion, plus tard.
Un petit groupe de personnes attendent, eux aussi, apparemment, sa miséricorde, sa piété et sa sanctification.
Le Voyageur aperçoit, en effet, un prophète en toge rouge, discutant avec un homme aux cheveux mi-long, barbu et déjà sur le point de se laver de ses péchés. La scène se déroule, simplement, dans la rivière du Jourdain, à la frontière de la Terre promise aux Hébreux menés par Moïse. Les mains jointes, déclamant une prière, tous voient la lumière et y baignent dedans. Lorsqu’ensuite, le ciel s’ouvre, le Voyageur, les baptisés et le Messie accueillent, avec honneur, l’Esprit-Saint personnifié par une pure colombe. Puis un son retentit, comme si l’oiseau parle, lui-même, d’une voix claire et bienveillante, puissante et profonde : « Tu es mon Fils bien-aimé. En toi, j’ai mes complaisances. »
Une musique paradisiaque semble se jouer dans l’esprit du Voyageur. La croyance l’envahit et l’empathie lui permet de ressentir ce que le Messie vivra dans un futur proche. Tandis qu’il troque, alors, l’admiration et l’adoration tant attendu de Dieu qu’il recherchait, auquel il croit, à désormais, contre l’horreur et la douleur de la prochaine scène, il trébuche contre le pied de son ennemi. Ce dernier, tapi dans l’ombre, seulement, depuis quelques minutes, tombe devant la manifestation de l’Esprit et de Dieu.
— Mais t’es qui, toi ? demande-t-il.
— Tu arrives trop tard, encore une fois. Et si l’on aperçoit le Baptême du Christ, en cet instant, c’est qu’Hérode n’a pas trouvé l’enfant venu du ciel, là où la nativité s’est passée, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce qu’… Quoi ? C’est toi qui contres mes plans ?
— De quel plan tu parles, Menaceur !
— Tu m’a empêché de tuer les Mages ! Comment tu as fait ?
— Tu as un objet, j’ai le mien.
— Hérode n’a pas trouvé, non plus, l’enfant ni dans leur cachette ni sur la route vers l’Egypte.
— L’avertissement d’un ange, aux oreilles d’un croyant, sans doute. Tu ne peux pas changer l’histoire, pas même moi, d’ailleurs. Tant que tu ne réussis pas, moi je préserve la religion, précise-t-il en lui tendant la main que l’autre n’accepte, évidemment, pas.
— Pour qui tu te prends, pouilleux, insulta le blessé, remarquant le tissu simple et troué de l’encapuchonné.
— Détrompe-toi, jeune homme. Dis-moi, plutôt, pourquoi tu insistes pour détruire l’Epiphanie.
— Ce n’est la fête que je veux supprimer de la mémoire collective, c’est…, hésita-t-il, ne trouvant pas les mots exacts à sa vendetta. Dieu n’existe pas. Les prières ne s’exhaussent pas. Les méchants gagnent sur les gentils qui se retrouvent sans-le-sou, dans une maison, autrefois, de valeur.
— C’est donc ça, une vengeance, parce que ta famille semble avoir perdu de sa superbe d’antan, je suppose ?
— Effectivement ! Je descends d’un Emir riche et puissant qui s’est fourvoyé à cause de son manque d’intelligence. Je veux rectifier tout ça à l’aide de ceci, rajoute-t-il en montrant l’appareil sur le point de se désintégrer, à force de l’user.
Le jour décline déjà, laissant apparaitre un soir lumineux d’étoiles sur la rivière sanctifiée. Un petit vent souffle un air chaud, comme une respiration réconfortante.
— Et tu crois que c’est intelligent de punir les autres pour tes propres erreurs, avec ce nocturlabe combiné à une sorte d’anneau de paysan, le tout, très sophistiqué, en demeurant.
— Tu connais cette machine, toi qui sembles sortir de la rue ?
— Parce que les pauvres sont dépourvus de culture, selon toi, alors que tu vis dans une maison délabrée, cachée sous un rideau de lierre mort ?
— Comment tu le sais ?
— Parce que, les voies du Seigneur sont impénétrables, révèle le Voyageur.
— Fou-toi d’ma gueule !
Puis, lorsque l’étoile la plus brillante apparaît, déjà, derrière les ultimes rayons crépusculaires, le Menaceur court, puis actionne sa machine pour s’échapper, une destination bien précise.
— On verra si ton Dieu t’aidera à m’empêcher d’accomplir mon destin, ponctue-t-il en hurlant, avant de traverser le dernier passage que son engin pourra lui proposer, dorénavant.
Cette fois-ci, confiant, libéré de ses doutes et du stress de sa mission, le Voyageur raccourci dans le temps et l’espace les mètres distancés, d’un seul pas et le rattrape, aisément, comme par magie.
Sur une colline, ils arrivent devant un magnifique paysage, en contrebas, qui baigne dans le soleil d’après-midi. Les flammes divines se déposent sur les maisons et les champs, telle une couronne d’or érigé par Dieu, là où son Fils, béni par le Saint-Esprit, réalisera son premier miracle. Prémices, sans doute, de celle d’épines, pense le Voyageur, se souvenant qu’il en porte une métamorphose sur lui, l’auréole dorée plonge le village dans une infinie pesanteur céleste qui donne le tournis.
Lorsqu’ils se retournent, un temple ou une église se dresse devant eux. À l’intérieur se regroupent quelques gens qui célèbrent un évènement sacré que l’homme baptisé, plus tôt, préside.
— C’est le lieu du premier des sept miracles du Seigneur, explique le Menaceur.
— Je suppose que tu vas essayer de le faire capoter, afin de mettre en doute la foi en cet homme, devine le Voyageur.
— Tu penses bien, mécréant.
— Je t’en empêcherais, hérétique.
L’ennemi de la religion, qui connait l’évènement narré dans les Evengiles, se faufile à l’arrière de l’édifice. Quant au sauveur de l’histoire, il reste là, réfléchissant à ce qu’il devra accomplir pour rétablir l’ordre dans le chaos. Que diraient-ils s’il se manifestait, alors que le secret s’impose pour garder le passé intact ?
Soudain, se fondre dans la masse, durant ces noces, semble une meilleure idée. Petit à petit, il se rapproche du célébrant, tandis que l’autre attend, l’air de rien, là où le breuvage sera puisée. Le Voyageur entend une demoiselle signifier à Jésus que le vin manque, en cette fin de fête.
— Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas, encore, arrivée, lui répond-il.
— Tout ce qu’il vous dira, faites-le, ordonne Marie aux servants.
— Remplissez d’eau ces jarres, reprit le Seigneur à ces derniers.
— Mais ils n’y sont plus.
En effet, le Menaceur les vole pour que jamais le premier miracle ne s’accomplisse. « Ils se sont assez abreuvés de vin, alors que les pauvres se contentent de liquide poisseux. », pense-t-il, à voix basse. Il les transporte dans une espèce de caisse de fortune, loin de la fête.
Dans l’assistance, un homme s’approche du Seigneur, sous les yeux médusés de la Sainte Vierge, lui révélant, ainsi, que le miracle s’en retrouve détourné en dehors de l’église… « Une personne doute de toi, au point de détruire les ablutions rituelles, dans l’arrière cour des noces. »
— Comment le sais-tu, fils du Fils de Dieu, descendant d’Adam ? lui demande Jésus, impassible. Si tu penses rectifier la fatalité, fais en sorte de croire en moi, à la place de ton ennemi, lui suggère-t-il en posant, nonchalamment, les yeux là où se cache sa future couronne d’épines.
Tout simplement, le Voyageur guide les servants, pour retrouver les jarres, lorsqu’ils rattrapent, in extremis, le trouble-fête. Le Voyageur en répare une ou deux ébréchées maladroitement, de façon discrète, avec sa baguette de la Passion, tandis que chacun les récupèrent, l’air de rien. L’homme du futur empoigne, ensuite, son concurrent par le col, puis saisit l’engin pour éviter que son prisonnier ne s’échappe, enfin, il le force à venir se repentir devant le Seigneur et les maîtres des noces.
— Voici celui qui n’aime pas les célébrations, sources de réjouissance, un moment qui détend les esprits perturbés, comme le sien, semble-t-il, déclare, sobrement, le Seigneur.
— Je n’ai rien contre, mais tu mens et tout le monde te croit, au point de t’en remettre, exclusivement, à toi, au lieu de se lever et de réaliser, eux-mêmes, leurs oraisons.
— Je t’en prie, rapproche-toi de la table, devant moi afin de témoigner de ce que tu renies, lui demande-t-il, gentiment. Puisez, maintenant et portez-en au maître du repas, ordonne, à nouveau, Jésus aux servants.
Tandis que les six jarres destinés aux purifications des juifs contiennent deux ou trois mesures d’eau, ils les remplir, encore, à ras bord, puis lui en apportent, avant d’en présenter aux convivent. En cet instant, le Menaceur jette un œil dans l’une des jarres et aperçoit un liquide écarlate.
— Bois-en, si la soif dessèche ton gosier.
— Comment vous avez fait ? lui demande-t-il, alors que le maître du repas réclame la provenance du vin puisé dans l’eau ; les intéressés le savent.
— Tout homme sert d’abord le bon vin et quand les gens sont ivres, le moins bon, rappelle-t-il au marié. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent !
Ainsi s’accomplit le premier signe de Jésus, à Cana de Galilée, celui qui lui permet de manifester sa gloire. Plus tard, ses disciples croiraient en lui. Que pensent le Menaceur et le Voyageur du temps, témoins, tous les deux, de ce miracle durant ces Noces ?
En l’occurrence, le Seigneur les prend en aparté, deux verres de cette boisson fabuleuse, dans chaque main, pour comprendre les agissements du Menaceur, tandis qu’il reconnaît son propre dessein dans le cœur du Voyageur.
— Très croyante en vous, je suis dans une famille qui ne cesse jamais d’implorer Sa miséricorde, la vôtre et celle de votre mère. Ils font en sorte qu’elle accouche le jour de votre propre naissance et ainsi, renouveler l’appel de Dieu à son Fils. Noël est sacré, chez nous, narre celui qui répudie l’existence du Tout Puissant, en rejetant, de manière irrespectueuse, l’offre de s’abreuver. Bien qu’ils n’arrivaient pas à enfanter, la ferveur de mes parents se renforçait, jusqu’au jour où je suis né. Je suis fils unique, comme vous. Je vis simplement, comme vous. Pourtant, je descends d’un Emir riche qui perd une fortune que jamais nous ne retrouverons, bien loin de son époque, alors que d’autres ont tout sans le mériter, sans…
— … croire en moi et en Dieu mon Père ? Tes prières ne s’exhaussent pas, alors tu as décidé d’abandonner la vérité.
Ne sachant quoi dire, il baisse la tête, honteux de son comportement. Jésus l’amène au sommet de la colline, là où ils arrivaient, plutôt. La vue qui coupe le souffle semble s’illuminer davantage, comme un phare au milieu de la nuit noire.
— Rapproche-toi, près de ton ami, jeune Voyageur, reprit Jésus en lui tendant l’autre verre de vin.
En effet, resté en retrait des deux hommes, il n’ose pas se tenir près du Seigneur qui lui apparaît plus réel qu’avant cette exploration de l’espace et du temps. Il saisit la boisson, le remercie et déguste une gorgée, solennellement, un goût voluptueux qui glisse dans son gosier et enivre son corps, son âme et son esprit, quelques secondes.
— Qu’as-tu essayé d’accomplir de concret pour élever la qualité de ton existence offerte par Dieu ? interroge Jésus au Menaceur.
— Je suis là devant vous, non ?
— Quelle leçon en tires-tu ?
— Qu’un colorant au fruit rouge, secrètement, administré dans les vases, c’est vite fait !
— Et toi ? s’oriente le Messie vers le Voyageur, sans prêter attention aux divagations de l’autre. Trouves-tu, enfin, les réponses à tes questions ?
— Il me semble que je ne peux répudier ce dont j’ai été témoin, ces temps-ci ?
— Foutaise et fumisterie ! hurle le Menaceur en poussant le Seigneur dans le vide, puis écartant, violemment, le Voyageur, loin de lui.
Ce dernier tombe, massivement, le choc de voir Jésus s’évanouir hors de son champ de vision, tandis que le Menaceur s’éloigne, à vive allure, jusque l’arrière de l’horizon. L’encapuchonné, allongé sous le ciel lourd et bas, les nuages aussi nombreux que ses questions qui encombrent son esprit. « Tout est perdu », pense-t-il, alors qu’il espère fermer les yeux, juste, quelques secondes, la baguette de la Passion posée sur son cœur. Une lumière douce et chaleureuse l’envahit de la tête au pied, de plus en plus claire et étincelante.
Au milieu de la nuit, l’étoile brillante qui ressemble à celle de Noël le réveille, d’abord, de bonne humeur, l’espoir de préserver son présent. Lorsqu’il ouvre les yeux, il ne reconnaît pas le champ où, encore peu de temps auparavant, poussaient de somptueux arbres fruitiers, tandis que seuls des palmiers défraîchis sous le soleil tentent de perdurer au milieu de la « Perle Du Désert ».
En marchant, un peu, jusqu’au bord d’une petite colline, il aperçoit une cité gréco-romaine, des ruines antiques qui ont subi des ravages de la guerre civile du XXIe siècle. Au loin, le désert rappelle au Voyageur, la difficulté d’habiter dans un pays, systématiquement, en colère. Il se convainc, alors, que croire en une magnificence qui rend l’espoir perdu au fil d’année de douleur devient le seul remède pour rester debout. Après plusieurs heures à fouler les chemins, il rencontre un rare marchant qui lui propose le gîte et le couvert pour la nuit.
Durant ce qui ne ressemble pas, vraiment, à un repas garni, le Voyageur discute avec son hôte de ce qu’il lui brise le cœur, en ce moment.
— Vous savez, Monsieur. En ville, vous entendrez d’autres plaintes et railleries sur ceux qui profitent de cette calamité, comme cette maudite famille.
— Je ne suis pas d’ici et j’avoue ne pas m’être informé des dernières nouvelles, ces temps-ci.
— Pourtant, même un chameau en hibernation dans le Sahara serait au courant de ça. Elle se vante de venir en aide aux pauvres victimes de la guerre, mais elle s’enrichit sur les terres des autres qui ont dû l’abandonner ou doivent lui payer des taxes pour les garder.
— Elle habite où ?
— Dans un endroit isolé de Palmyre. Cette maison abrite le mal depuis des siècles. Je te conseille de ne jamais y mettre les pieds sans prier Allah. Durant un temps, un Emir a élevé sa descendance dans l’abondance. On raconte qu’il jouait avec une magie noire qu’un Djinn lui aurait enseignée. Le peuple pensait qu’avec sa vie décadente et haram2, il finirait par périr dans le gouffre du Shaytan, à force d’user de manigances, alors qu’il dilapidait sa fortune, en dépits des pauvres. Aujourd’hui, rien ne change, quand on creuse un peu, sous les oasis à l’agonie qu’elle exploite, on retrouve les fantômes des agriculteurs qui se raréfient. En attendant, les vivres élémentaires disparaissent et tout le monde croit qu’en suant pour eux, l’économie reviendra, comme les habitants qui ont fuit la guerre.
— Est-il possible de les rencontrer ?
— Sur le Coran, je ne vois pas qui peut t’emmener. À part ceux qui perdent la foi, « Allah eazim3 », prit-il, afin de conjurer le sort, personne n’ose s’aventurer là-bas, si ce n’est pour « travailler ».
Ils finissent, tous les deux, leur repas de fortune, avant de parcourir la nuit entre des songes alambiqués, en ce qui concerne le Voyageur.
Très tôt, à l’aube, l’hôte lui indique la direction à prendre, puis le béni pour sa longue route, avant de prendre la sienne, sur une vieille charrette tirée par un âne courageux. En auto-stop, il se rapproche, grandement, de son objectif. En fin de journée, il se retrouve devant la demeure, tant convoitée, luxueuse, comme neuve, entretenue et luxuriante de palmier, d’oliviers et de dattier, une oasis créée par des mains en souffrance. Le Voyageur s’aventure dans cette jungle ordonnée, à la recherche de l’hôte, lorsqu’il sent un lourd choc se poser, douloureusement, au-dessus de son crâne.
Plus tard, au crépuscule d’Orient, un son lointain résonne dans son crâne douloureux, les courbatures qui assaillent, également, tout son corps. Assis sur une chaise inconfortable, les pieds et les mains attachés, ces dernières dans le dos, il ouvre, difficilement, les yeux, sur une ombre menacante.
— Alors, le sauveur du Seigneur se réveille ! manifeste une voix reconnaissable.
— Qu’est-ce que… tu m’as fais, répond l’homme.
— Tu sais ! Mon petit doigt m’a dit que tu me retrouverais. Ainsi, le « Voyageur », comme tu te fait appeler, s’est vu confier la mission de sauver les religions monothéistes, celles-là, même, qui se vantent de donner de l’amour en échange d’un dévouement inconditionnel ? C’était bien, il y a plus de deux mille ans. Aujourd’hui, la Vérité est dans la nécessité de nous lever, de s’insurger contre ces dieux invisibles, puis de prendre ce qui nous appartient, par notre propre volonté.
— C’est… ce que tu fais… quand tu voles la vie des autres… en restaurant l’esclavage, en échange de ressources limitées ? l’interroge le blessé, le coup porté à la tête qui le rendait nerveux à l’idée de sa profondeur.
— Mes champs à perte de vue sont plus fertiles. Ma maison a retrouvé de sa superbe d’antan. Mes parents ne triment plus en chaussures trouées. Moi, je suis le Messie qui donne avant de prendre les choses, tout simplement. On n’a rien sans rien. J’ai besoin de mains d’œuvre, en échange qu’ils remplissent leurs placards de mes ressources. Au lieu de travailler dans leur maisons, dont je suis le propriétaire, ils le font chez moi. Où est le problème ? lui demande, en retour, le Menaceur en essuyant le sang qui coule sur le visage de son prisonnier.
À quoi bon expliquer une conspiration à un manipulateur qui semble agir de la pire manière que ceux qu’ils renient.
— Jésus existe, encore, dans les esprits. Mais l’histoire a changé. Il ne trône plus aux côtés de ce soi-disant, Dieu son Père que l’on ne glorifie plus autant. À part l’eau en vin, ce breuvage ne semble plus son sang. Son corps que l’on mangeait dans le pain n’existe pas. Sa mort est moins un acte contre un martyre que, simplement, envers un homme ivre qui trébuche du haut d’une falaise. Quant à nous deux, nous sommes devenus que de pauvres mendiants qui souhaitaient un peu d’attention. L’un d’entre nous porte la marque de meurtrier. Aucun des invités des Noces De Cana n’a été témoin de quoi que ce soit : des racontars et suppositions. Toi l’encapuchonné et moi, presque, toujours dans l’ombre…, finalement, notre honneur est sauve, en tout cas, notre « descendance », achève-t-il, en ricanant. Tu resteras là, dans mon sous-sol pour ne plus jamais me contrer. Quant à moi, je m’enrichirais, à travers le monde, à l’instar de mon ascendant Emir, pendant que je poursuivrai la destruction du Christianisme. Rendez-vous à Pâques… ou pas ! Le Nouveau Testament ne s’écrira jamais et le patriarche originel, Abraham, n’existera pas.
Tandis que le Menaceur s’éloigne de lui, le Voyageur pris Dieu le Fils de l’inspirer, de lui montrer la voie à suivre. Mais il se souvient que si Jésus ne siège plus auprès de Dieu, qui l’aidera à accomplir sa mission.
— Je vous salue, Marie pleine de grâce. Le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, désigné par Dieu, comme son Fils bien-aimé, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort, prie-t-il, comme s’il connaissait ces saints mots par cœur, venus du Très-Haut des Cieux.
Il devine une lueur, au loin, qui perce les ténèbres de sous la bâtisse. Il la regarde, l’admire et l’accepte en lui.
— Je crois en Lui, à mon Seigneur et à mon Dieu à la Nativité sous l’étoile mystérieuse, à la colombe guidée par la voix impénétrable de Son Père, à son sang miraculeux qu’il m’a offert… Il existe et je le bénis, depuis sa parole à l’aube de ma nouvelle vie. Amen…, rajoute-t-il, péniblement, alors que la lueur s’évapore derrière ses paupières, l’appel des limbes qui se ressent.
À SUIVRE




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